
J’ai failli m’endormir. Failli ? Ça veut dire que j’ai échoué ? J’étais sur le point de basculer de la conscience à l’abandon, mais force est de constater que j’ai raté mon coup.
J’y étais presque… j’avais accepté cette mission qui n’avait rien d’impossible. Le micro disque virtuel qui tournait dans mon esprit venait de s’auto-détruire; il n’y avait plus qu’à… Me transformer en Tom Cruise de la couette, sauver mon monde menacé par un manque de sommeil vil et sournois.
Je m’étais bien calé la tête sur l’oreiller, je sentais ma respiration se ralentir. Mes yeux se fermaient, je commençais à sentir cet engourdissement cotonneux, prélude à l’endormissement. Je me laissais aspirer vers les bras accueillants de Morphée. J’y étais presque. Ce qui revient à dire que je n’y étais pas. Autrement dit : j’ai failli.
Morphée s’en est retourné d’où il venait, lâcheur. Par contre il repartait avec ma femme bien calée dans ses bras, quel traître celui – là.
Qu’est – ce qui a bien pu se passer pour que ce scénario de l’endormissement, cousu de fil blanc, se termine en eau de boudin ?
C’est simple, je me suis mis à penser. La chose à ne pas faire. Enfin si, penser c’est bien. Mais se mettre à penser alors qu’on est sur le point de s’endormir, c’est à double tranchant.
Du point de vue du candidat dormeur c’est catastrophique. Jugez plutôt. Comme je l’ai expliqué plus haut, Je m’étais transformé en Tom, je “cruisais” vers Morphée. Je me trouvais encore dans cet état intermédiaire que les spécialistes appellent l’hypnagogie. Tout ça pour dire que l’on est plus vraiment éveillé mais qu’on ne dort pas pour autant. Il paraît que cela à ses avantages, mais j’y reviendrai.
Le candidat dormeur que j’étais a eu le malheur de penser au mythe de Morphée. C’est le genre d’en-cas tardif à ne surtout pas soumettre à mon cerveau avide. C’est un en-cas qui va très vite évoluer en apéritif dinatoire, puis en banquet pantagruélique. J’aurais pu penser : « Tiens, demain il ne faudra pas oublier de sortir la poubelle ». Là c’était plié, je m’endormais dans la foulée.
Mais embrayer sur Morphée, c’est du brutal. Le fils du sommeil et de la nuit. Rien que ça. Papa Hypnos et maman Nyx.
Personnage ailé qui peut prendre des formes diverses, qui distille ses songes aux humains afin de les aider à trouver le sommeil. Un comble non ? Car, en l’occurrence il me casse ma baraque. Et mon cerveau désembrumé s’engouffre dans la brèche. Je dérive, Morphée, morphine. Le nom de cette substance est-il inspiré de ce dieu qui me pourrit mon endormissement ? Evidemment que oui ! La morphine peut aussi bien apaiser qu’envoyer planer, selon comment on la reçoit.
Merci Morphée, j’ai eu droit à la version planeur !
Là, mon cerveau aurait pu s’arrêter et décréter l’extinction des feux. Mais non ! Le voilà reparti sur des chemins dont les interconnexions me laissent pantois. De Morphine on passe à Morpheus. C’est qui déjà ? Je l’ai sur le bout de la langue. Je ne dormirai pas tant que je n’aurai pas retrouvé. Voilà je l’ai ! Matrix, Laurence Fishburne. Oh que je suis content de moi. Mais pourquoi avais – je besoin de me rappeler de ça ? Rien à cirer en vrai.
Le calvaire va continuer, de Morphée à Orphée il n’y a qu’un pas, une lettre. D’un mythe à l’autre, c’est quoi déjà ? Ah oui, c’est ce gars qui va rechercher sa bien-aimée aux enfers, qui va amadouer Hadès, être sur le point de réussir et échouer si près du but… comme moi en fait. Orphée, il y avait un film il me semble. Mais oui, avec Jean Marais… je m’enfonçais là, bien malgré moi. Cet acteur qui jouait dans des films de cape et d’épées de mon enfance ! Rien à voir avec Morphée du coup. Mais le cerveau s’en moque, il torture jusqu’à plus soif. Dans quels films a t – il donc joué ce Jean Marais dans lequel je vais finir par me noyer ? Mais oui ! Le Bossu, Le Miracle des loups, Le Capitan.
Et voilà que tout d’un coup le vide se fait. Sans crier gare mon cerveau semble se satisfaire de cette plongée finale dans des souvenirs improbables. Je vais enfin pouvoir m’endormir, avec la satisfaction du devoir accompli sous la contrainte de ce fichu Morphée. Mais non en fait… Car voilà qu’un bruit récurrent s’impose à moi : Tic-tac, Tic-tac… Foutue Horloge.
Elle attendait, patiente et implacable. Elle attendait que Morphée, Jean Marais et toute la cohorte de parasites aient déserté mon esprit. Pourquoi ? Mais pour me porter le coup de grâce tiens… profitant du vide laissé pour s’accaparer mes sens. Un coup pour chaque seconde d’agonie supplémentaire, avant de me laisser finalement sombrer dans le néant.
Ainsi il paraît que cet état connu sous le nom d’hypnagogie à son intérêt. Se retrouver à enchaîner des réflexions de façon plus ou moins bizarre, sans pouvoir s’en empêcher. Cela s’apparente quand même à une sorte de torture. Toutefois, cet état serait propice à la créativité. Je dois bien admettre qu’il y a un fond de cohérence dans tout ça.
L’expérience décrite m’a coûté un bon sommeil. Je ne peux malgré tout en vouloir totalement à notre ami Morphée. Ne m’a t – il pas inspiré ce billet étrangement sinueux ? Il aurait tout aussi bien pu me coller un post-it sur le front :
« Surtout ne me remercie pas. Signé : Morphée »


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