ça dépend, ça déblogue

« Je ne suis ni pour ni contre, bien au contraire » (Coluche)

La publicité, c’est devenu tout sauf de la pub. Nous sommes en face de contes de fées savamment orchestrés. Une sorte de fantasy moderne, dans laquelle chevaliers et princesses vendent un bonheur aussi improbable que le monde qu’ils nous font fantasmer. Des fables dans lesquelles les bonnes fées distribuent des bons de réductions de 5% censés changer notre vie. 5% sur des produits qui ont pris 26%* ces 5 dernières années… C’est un peu se moquer du monde. En fait c’est carrément du foutage de gueule.

Prenons les hypermarchés. Les chevaliers blancs du pouvoir d’achat et de la qualité. Ils « cassent les prix ». Avec eux « on a tous droit au meilleur » et « vous savez que vous achetez moins cher ». On en pleurerait presque. Ils n’ont plus qu’un slogan à la bouche : « prix coûtants » ! Mais les prix coûtants, c’est un peu comme la vierge : Beaucoup en parlent, très peu l’ont vu, enfin jusqu’à preuve du contraire.

Et puis franchement… coûtant pour qui ? Pour eux ? Pour nous ? Pour mon compte bancaire qui pleure du sang à chaque passage en caisse ?

Rien ne les arrête. J’en veux pour preuve cette enseigne qui nous propose un spot calé sur une Samson de Véronique. Les petits enfants qui ont grandi rendent visite à leurs grand – parents. Il se demandent où sont les bons produits de la ferme qu’ils mangeaient lorsqu’ils étaient plus petits. Et là, la grand – mère répond, je cite « Quels produits de la ferme ? On vous a toujours donnés des bons produits à manger ». Alors là il faut faire un arrêt sur image, si je puis dire. Que sommes – nous censés comprendre ? Que l’enseigne concernée prétend que ses produits sont meilleurs que desproduits fermiers ? Des esprits chagrins pourraient le prendre comme ça. Et Papi illustre le propos en dévoilant des preuves, emballages de spaghettis, cacao et biscuits. Ça me fait penser à une réplique du Dîner de cons : « Ça dépasse tout ce que j’ai pu imaginer ! »

Notez bien que je ne les traite pas de cons, mais tout de même, il fallait oser !

Les assureurs, eux, sont d’une modestie admirable. Ils se félicitent de faire… leur travail. Et attention, ils le font tellement bien ! On finit par croire que payer une prime hors de prix* est une faveur qu’ils nous accordent.

Et ils veulent une médaille pour ça ? Non mais vraiment, quel monde merveilleux : on devrait applaudir des gens qui font ce pour quoi on les paie grassement ? Bientôt, on va féliciter les distributeurs automatiques de délivrer notre argent.

Dans le même ordre d’idées je pourrais citer une grande enseigne qui remplace des pare-brise. Chez eux, on remplace votre pare-brise, tenez – vous bien… roulement de tambour…  Par un modèle identique… Waouh ! Encore heureux non ?

Dans ce multivers parallèle nous trouvons également les vendeurs de voitures électriques… Ah, eux, ils sont impayables, si j’ose dire. Dans leur dimension, tout le monde gagne 4 000 € par mois, les factures n’existent pas, et les gens trouvent normal de claquer 350 € mensuels dans une bagnole qui fait « bip bip » quand on la branche. Ils te balancent ça quasiment comme un cadeau. Ben oui, c’est “accessible” au plus grand nombre. Probablement comme un duplex à Monaco.

Dans ce monde merveilleusement absurde, j’apprécie tout particulièrement les pubs qui vantent l’électricité, verte bien entendu…

 Il y a deux annonceurs qui font très fort, ils sont inimitables. Il y a tout d’abord ce personnage, cette femme dont on ne sait plus très bien si elle est chirurgienne, glandeuse, globe-trotter… mais qui vit manifestement dans un monde dont elle seule connaît les accès, protégés par digicode sans aucun doute. Vous savez, ce monde où l’on danse avec sa pompe à chaleur tellement elle nous fait gagner de l’argent. Ce monde dans lequel les détenteurs de la Vérité vous font bien sentir leur supériorité morale.

Nous avons ensuite la concurrence à Mme Bobo, vous connaissez forcément leur punchline « C’est pas Versailles…  ici ! ». Là, c’est laFrance « populaire » que l’on nous montre. Mais pourquoi se sentent – ils obligés de dépeindre cette France comme un peu neuneu ? Bref, les deux camps nous expliquent comment faire des économies de 10% sur nos factures d’électricité. Sérieusement… le prix de l’électricité a tellement augmenté* qu’un gain de 10% relève de l’anecdote. C’est carrément proche de l’insulte.

Mais le plus beau, c’est le ton commun à tous. Ce ton condescendant, dégoulinant de bienveillance. Comme si nous étions des enfants un peu lents, ou des hamsters sous anxiolytiques. A les entendre tout ce qui nous est proposé est un cadeau inestimable. Leur seule préoccupation est notre bien – être. Vous comprenez, c’est limite s’ils ne mettent pas leur business en péril pour nous satisfaire. Ben voyons…

Franchement, je ne comprends pas pourquoi les gens râlent. C’est vrai, pourquoi se plaindre ? Tout est si simple, si accessible, si bon marché, si merveilleux… quand on vit dans une pub.

Pendant ce temps, les fruits, les légumes et la viande continuent leur transformation en objets de luxe. Et là je ne parle que du prix, parce que la qualité… parlons – en. Les fruits, par exemple ont de plus en plus le goût du souvenir lointain.

Parfois je me dis que nous sommes dans un programme secret de rééducation cognitive. Un programme qui nous apprend à dire merci quand on se fait plumer, à prendre des vessies pour des lanternes en sommes. Ça donnerait des choses comme :

« Je vous suis tellement reconnaissant de pouvoir économiser 10%… Sur ma facture d’électricité qui a bondi de 48%* en 5 ans. Vous changez ma vie. »

« Merci pour ce steak si bon marché. Grâce à vous ça ne m’a coûté qu’un bras. Du coup il m’en reste un, c’est plus pratique pour manger. »

« En fait, que la viande soit hors de prix est une bonne nouvelle. Grâce à vous, je vais me rabattre sur les fruits et légumes, ce sera bien meilleur pour ma santé. Merci !»

 Mais… en fait pas vraiment, car les fruits et légumes eux aussi sont hors de prix*. N’évoquons pas la question des pesticides, ça risque de fâcher.  Du coup on se rabat sur les produits transformés 1er prix bien dégueulasses ? Vous savez, ceux dont on sait qu’ils nous ruinent la santé.

 Alors oui, je me suis laissé un peu aller, avec sans doute une dose de mauvaise foi. Juste un peu, franchement. Mais il fallait que ça sorte. Les annonceurs font ce qu’ils ont à faire, ils vendent du rêve. Il fût un temps, pas si lointain, où tout cela avait son charme car le terme « pouvoir d’achat » avait encore un sens pour beaucoup. Ainsi on pouvait s’amuser des trésors d’inventivité déployés par les marques pour se distinguer.

Aujourd’hui, il y a quelque chose d’indécent à proposer du vent à une majorité de gens qui voit son modèle d’existence menacé. Comme toujours, les conseilleurs ne sont pas les payeurs. Ainsi, ceux qui ont orchestré ce désastre tentent maintenant de nous faire prendre des vessies pour des lanternes. Il faut être passablement gonflé. Je vous renvoie, cette fois aux Tontons Flingueurs : « Les cons ça ose tout, c’est même à ça qu’on les reconnaît ».

*Récapitulatif du « Panier de Vie Réelle » (2020 vs 2026)
Poste de dépense Hausse estimée (cumulée)
Alimentation +26 %
Électricité +48 %
Mutuelle Santé +32 %
Carburants +20 %
Assurance Habitation +19 %

Sources :

  • Rapports mensuels de l’INSEE (série « Indice des prix à la consommation par produits ») croisés avec les baromètres de la grande distribution (type Panoramax ou LSA).
  • Rapports annuels de la Mutualité Française et de l’Argus de l’Assurance.
  • Délibérations de la CRE (Commission de Régulation de l’Énergie) et arrêtés ministériels.
  • Site officiel prix-carburants.gouv.fr qui compile les moyennes hebdomadaires.


Une réponse à “Des vessies pour des lanternes”

  1. Avatar de Gérard PETIT
    Gérard PETIT

    c’est bien vrai ,on nous prend pour des c…

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