
Le pain est mou, il va pleuvoir. Voilà un dicton qui vient du Diable Vauvert, non ? Je vous ai perdu ? Déjà ? Désolé, c’est vrai que je suis d’une génération qui a été nourrie d’expressions étranges. Il y a des soirs où une simple phrase vous fait le même effet qu’une vieille photo retrouvée au fond d’un tiroir.
Des expressions que l’on entendait dans la bouche de nos grand – parents, de nos parents. Un mélange savoureux de bon sens imagé et d’argots national et provincial. Ainsi chacun a ses particularités, les miennes vont puiser principalement en Franche – comté. Bien que nous ne les utilisions plus très souvent, ces étrangetés linguistiques restent en nous comme un marqueur culturel fort. Et l’on aime à se les remémorer en souriant, en famille, certaines fois en se demandant à quoi cela faisait référence. Ça se perd, forcément. Et c’est dommage, car ce sont nos racines, après tout, et quoi qu’on en dise.
Alors, si ça vous toque, je vous emmène faire un tour dans l’univers étrange des expressions désuètes.🌿
L’autre jour, en tirant une main de cartes misérable, j’ai soupiré et laissé échapper un « Peau de balle et balai de crin… ». La phrase avait la voix de ma mère…. Il semble que « peau de balle » fait référence à nos parties intimes… l’expression remonterait à la fin du 19e siècle. Le « Balai de crin », instrument de peu de valeur, n’est là que pour renforcer l’impact phonétique.
Ces mots-là, on ne les apprend pas : on les hérite. Ils se glissent dans les plis de l’enfance, entre deux repas du dimanche, un trajet en 404, ou un coup de gueule paternel. Ils sentent le terroir, le foin, la terre mouillée, la cuisine où ça mijote. Ils sont faits de gestes autant que de syllabes.
Et parfois, avec eux, remonte un souvenir précis : celui de la cancoillotte que l’on faisait fondre le soir, en tournant doucement le metton, dans du lait, avec un peu de beurre. Une odeur chaude, presque confidentielle, qui emplissait la cuisine sans jamais l’envahir. C’est un de ses souvenirs qui collent à la mémoire aussi sûrement que n’importe quelle expression.
Sachez que le franc-comtois ne boit pas, il treuille. Et si d’aventure il lève trop le coude, il peut finir complètement déchnaillé, fin plein quoi. Ceux à qui cela arrive trop souvent entendent certainement leurs épouses leur breuiller dessus un bon coup.
D’ailleurs il y a des chances que le Pont n’y soit pas pour peu. Le Pont — diminutif de Pontarlier, alcool type Pastis. On peut aussi le déguster en y ajoutant du sirop de sapin, on obtient donc un Sapon ! Inutile de dire que ça se déguste bien volontiers en fin d’année (aussi). Vous connaissez tous le fameux Sapon de Noël, non ? 🤣
Vous en avez connu vous des vieux de la vieille, adeptes de la goutte ? Pas la maladie hein… Encore moins de la goutte d’eau. Moi j’en ai connu. Ces irréductibles qui démarraient la journée en versant un peu de goutte dans leur café. Paraît que ça tue les microbes, ben tiens… Inutile de dire que la dose n’avait rien de commun avec une larmichette. Il est bien question ici d’eau de vie, sans aucun doute. Si après un repas bien consistant on vous demande de servir la goutte, ne venez pas avec votre doseur à pipette. 🙃
Une autre particularité consiste à rajouter un article devant les prénoms. Ah Le Glaude ! Non mais tu as vu ? Il est fagoté comme un as de pique. C’est le contraire d’endimanché. Avouez que la critique vestimentaire est élégante.
Savez – vous ce qu’est un beuillot ? C’est quelqu’un qui n’a pas la lumière à tous les étages. C’est le genre de gars qui a de bonnes chances de queuter tout ce qu’il entreprend. 😬
A chaque thème son expression, à chaque mot son appellation d’origine contrôlée.
« Les chats ne font pas des chiens », un traité de génétique populaire.
« Brouillard dans les bois, reste chez toi », ça, c’est juste du bon sens, non ?
« Sois poli, si t’es pas joli », ça a le mérite d’être clair.
« Beugner », cabosser.
« Une rabasse », une averse.
« gaugé», trempé… par la rabasse, ou fin plein.
« Vindieu si ça meule! », en version policée ça donne : Fichtre comme il fait froid !
« fait frisquet, t’aurais meilleur temps de mettre un palto ! », Il fait froid, tu ferais mieux de mettre un manteau.
« La clé est après la serrure », ne la cherchez pas ailleurs que sur la porte, hein… elle bien dans la serrure.
Si d’aventure on vous demande : « Vous avez eu les enfants à manger ? »
Rassurez – vous, il n’est pas question du menu… Comprenez : « Les enfants sont venus manger chez vous ? »
La liste est longue comme un bras dont on ne voit pas le bout. 😮
Ces tournures et ces mots, même quand on ne les utilise plus, continuent de nous tenir par le col. Ils disent d’où l’on vient. Ils disent que la langue n’est pas seulement un outil : c’est un héritage, un parfum, une façon d’être au monde.
Aujourd’hui, on me parle en« wesh », on « kiffe », on « calcule » ou pas, on « ghoste ». Je ne juge pas — enfin si, un peu, mais avec distance. Disons que ces expressions modernes ont la poésie d’un ticket de bus. Elles n’ont pas beaucoup de consistance, elles s’évaporent, elles ne laissent aucune trace. Elles ne sentent ni la terre, ni la pluie, ni la mémoire. Elles ne cassent pas trois pattes à un canard… 🦆 Cré vin non ! (juron — pas vraiment traduisible)
Alors oui, ça se perd. Mais parfois, au détour d’une phrase, un vieux mot remonte à la surface, comme une bulle d’air dans un lac tranquille. Je me dis alors que nos racines ne sont pas totalement mortes. Elles dorment. Et il suffit d’un rien pour qu’elles reviennent du Diable Vauvert, fières, un peu cabossées, mais bien vivantes. Quant à moi, il me reste à vous remercier d’avoir été au bout de cette lecture. Vous avez tenu bon, comme un Comtois, ma foi !
A la r’voyure !


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