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Cheval de Troie

Cheval de Troie

Ou la faillite de la chaîne de décision

Prendre ses désirs pour des réalités, ça finit rarement bien. Troie n’est pas tombée à cause d’un cheval. Une vieille leçon, toujours d’actualité.

La légende du Cheval de Troie a tellement marqué les esprits que l’expression est devenue commune pour désigner l’introduction d’un agent destructeur au cœur d’un système ou d’une communauté. Cette légende est liée à la guerre de Troie, dont l’existence même fait débat. Elle aurait eu lieu il y a plus de trois mille ans. Nul ne sait si Homère relate des faits ou s’il a tout inventé.

La version légendaire

Après 10 ans de siège infructueux devant Troie, les Grecs font semblant de lever le camp et laissent sur la plage un immense cheval de bois.

  • Le pitch officiel des Grecs (via un espion resté sur place, Sinon) : «C’est une offrande à la déesse Athéna pour garantir notre retour sains et saufs. Ah, et si vous le rentrez dans vos murs, vous deviendrez invincibles. Mais bon, il est trop gros pour vos portes, dommage… »
  • La réaction des Troyens : « Challenge accepté ! » Ils démontent une partie de leurs propres remparts (une idée de génie tout de même…) pour faire entrer le cheval.
  • La nuit tombée : Ulysse et ses hommes sortent du ventre du canasson, ouvrent les portes de la ville au reste de l’armée revenue en douce. Clap de fin pour Troie.

Tout cela est très vendeur, en témoigne la profusion de la littérature et du cinéma associés à cet épisode mythique. Pourtant, une fois le vernis gratté, l’histoire paraît un peu trop belle pour être vraie. Imaginez un peu :

Les Troyens ont résisté pendant 10 ans à la plus formidable armada de l’époque, si l’on en croit l’Iliade et l’Odyssée. On peut en déduire qu’ils ne manquaient ni de courage, ni d’intelligence tactique. Un beau matin, plus aucun Grec en vue, juste ce gigantesque cheval. À aucun moment quelqu’un ne se dit que c’est bizarre et que ça pourrait être un piège ? Que dans le doute, on évite de le rentrer dans l’enceinte ou qu’au minimum, on le surveille de très près ? Ainsi, les Grecs, acharnés à conquérir Troie pendant une décennie, décideraient du jour au lendemain que ça suffit ? «Bravo les Troyens, vous êtes trop forts, nous on remballe les gaules et on retourne chez nous la queue entre les jambes.» Et les braves Troyens n’y trouvent rien à redire ? Un tel aveuglement laisse perplexe.

Au-delà du mythe, des hypothèses plus rationnelles ont été avancées : la machine de guerre (bélier ou tour de siège), le tremblement de terre, ou le navire de guerre abandonné. Ce brave Homère aurait embelli un tantinet la réalité pour nous offrir la symbolique du Cheval de Troie.

Ces trois hypothèses sont bien plus crédibles, mais celle du cheval rempli de soldats laisse davantage de place à l’imagination. Aussi, pour essayer de tirer le fil décisionnel de ce qui s’apparente tout de même à une bourde fatale, voici une version anachronique de ce qui aurait pu se dire au sein d’un conseil de sécurité restreint.

Les protagonistes :

  • Priam¹ : Le Roi vieillissant.
  • Énée² : Responsable de la sécurité (le seul qui a lu tous les protocoles).
  • Cassandre³ : Fille du roi, responsable de la gestion des risques (celle que l’on n’écoute jamais).
  • Thymoetès⁴ : Responsable de la communication (fan de belles opportunités, et surtout un peu traître).

Le Conseil de Sécurité

Priam : Bon, faisons le point. Les Grecs ont levé le camp ce matin. Dix ans de siège, et paf, plus personne sur la plage. Juste un grand cheval en bois. Que pensez-vous de ça ?

Énée : Je suis perplexe. Peut-être qu’ils ont fini par admettre notre supériorité… Pour ce qui est du cheval, c’est… déroutant, on ne touche à rien.

Thymoetès : Attends, Énée, tu manques totalement de clairvoyance sur ce coup-là. J’ai mandaté Sinon pour faire une évaluation sur la plage. Selon lui, le cheval est une offrande exclusive pour la déesse Athéna. As-tu imaginé, ne serait-ce qu’un instant, le prestige que l’on pourrait retirer si l’on sanctuarise cette offrande à l’intérieur de nos murs ? Nous pourrions nous attirer les bonnes grâces d’Athéna.

Cassandre : N’importe quoi, ça sent le piège à plein nez. Ma main à couper qu’ils sont planqués à l’intérieur. Si on rentre ce truc, on est morts. Et, sans vouloir t’offenser, Sinon est un transfuge grec, donc son avis, on s’en tape.

Thymoetès : Merci Cassandre pour ton avis toujours si constructif et plein d’optimisme. Je maintiens que Troie pourrait utiliser le cheval pour augmenter son aura sur le monde civilisé.

Énée : Mais il ne passe même pas nos portes ! Le truc fait douze mètres de haut ! Il faudrait peut-être créer une commission indépendante pour évaluer le rapport bénéfice/risque.

Thymoetès : Oh là là, ne sois pas aussi timoré. On a juste à démonter temporairement une section de notre muraille historique. Ça montre qu’on sait être réactifs et disruptifs. On est une ville ouverte et moderne.

Cassandre : Vous voulez… abattre nos propres remparts ? Les remparts qui nous ont protégés pendant DIX ANS contre une armée de psychopathes ? Pour faire entrer ce… truc ? Mais vous êtes complètement à la masse !

Priam : Cassandre, s’il te plaît, baisse d’un ton. On est dans un espace de communication bienveillant. Et puis, soyons honnêtes, on est tous un peu fatigués là. Dix ans de confinement derrière ces murs, on est tous en burn-out. On a besoin d’un symbole fort pour la population.

Énée : Le prêtre Laocoona jeté une lance sur le flanc du cheval tout à l’heure. Ça a fait « Glong-glong ». C’est vide à l’intérieur ! Il peut y avoir des gens dedans, Cassandre n’a peut-être pas tort.

Thymoetès : Ah oui, parlons-en de Laocoon ! Juste après son geste agressif, deux serpents géants sont sortis du port pour le dévorer, lui et ses enfants. C’est quand même un signal fort de la part d’Athéna, non ? Le message est clair : on ne tolère pas l’hippophobie dans l’espace public.

Cassandre : Ouais… je sens se développer en moi une morophobie aiguë ! Vous savez, la peur panique de la stupidité. Et ici, il y a un cluster. Je vous jure que si vous rentrez ce cheval, je me barre. Et vous allez tous mourir égorgés dans votre sommeil par un type qui s’appelle Ulysse et sa bande de fous furieux qui sentent le poisson séché.

Priam : Cassandre, ton attitude est désolante. Je te rappelle que ton passif de prévisions est assez anxiogène. Tu nous avais déjà prédit la chute de Troie quand Pârisa ramené Hélènede son voyage à Sparte. Et regarde : on est toujours là ! (Il sourit, cherchant l’approbation de Thymoetès).

Thymoetès : Exactement. Ramener Hélène à Troie a fait exploser notre visibilité et notre prestige. Bref, je dis qu’on doit faire rentrer le cheval. Ça va redynamiser le moral de tous.

Cassandre : Ben voyons, quel génie ce Pâris ! Question visibilité c’est sûr qu’on a décroché le pompon ! Ce que je vois, moi, c’est qu’à cause de la belle Hélène, tout le monde va nous prendre pour des poires. Et je vous fiche mon billet que cette histoire de cheval va nous rendre célèbres, mais pas pour les raisons que vous croyez…

Énée : Et pour la sécurité ? On fait au moins un examen préventif, juste au cas où ?

Priam : On n’a pas le temps pour un audit de sécurité complet, Énée. On doit boucler l’affaire rapidement sinon le peuple va penser que nous sommes incapables de prendre des décisions. Allez, on démonte les blocs du bastion Nord, on rentre le bourrin, et ce soir : apéro dinatoire pour célébrer la fin de la crise !

Thymoetès : Formidable ! Vous avez fait le bon choix, Votre Majesté !

Cassandre (levant les yeux au ciel) : Ben voilà, comme d’habitude, on n’en a rien à cirer de ce que je pense. Je vais finir par en faire un syndrome³. Perso, je vais commencer à faire mes cartons.

La faillite décisionnelle

On connaît la suite, Cassandre avait (encore) raison. Les Troyens ont sombré à cause d’une faillite décisionnelle généralisée.

Dix ans de siège ont conduit à un burn-out aigu. Ils ne sont plus en état de réfléchir. Bien sûr, l’offre « Cheval » est trop belle pour être vraie, mais leur niveau de vigilance est égal à zéro. Le besoin de soulagement l’emporte sur l’instinct de survie. Ils veulent tellement la paix qu’ils tombent en plein déni de réalité, écartant tous les discours de mise en garde. Cassandre émet un doute légitime, mais son propos n’étant pas aligné sur l’euphorie ambiante, on l’ignore. Le déni est tel qu’ils en arrivent à détruire une partie de leurs propres remparts pour sceller leur destruction.

Tout bien réfléchi, l’épisode du Cheval de Troie vaut tant par la subtilité de la stratégie grecque que par l’inconséquence de ceux qui en sont victimes. Quand on se laisse bercer d’illusions on finit par miser sur le mauvais cheval. Une leçon vieille de trois millénaires à méditer, peut-être. La morale de l’histoire ? Quand on prend ses désirs pour des réalités, on se condamne.

Toute similitude avec des situations modernes est, bien entendu, totalement fortuite.

Notes historiques & mythologiques :

¹ Priam : Roi de Troie, tué lors du sac de la ville par Néoptolème (fils d’Achille).

² Énée : L’un des plus grands héros troyens. Il réussit à fuir la ville en flammes et, selon la légende romaine, ses descendants auraient fondé Rome.

³ Cassandre : Fille de Priam. Le syndrome de Cassandre désigne la situation où une personne formule un avertissement valide mais se voit ignorée par son entourage. Cassandre avait reçu le don de Prophétie et la malédiction de ne jamais être crue. Aujourd’hui nous appelons des « cassandres » ceux qui annoncent les malheurs, dont on cherche à étouffer la parole car elle dérange …

Thymoetès : Membre du conseil troyen. Selon la tradition, sa femme Cilla et son enfant furent mis à mort par Priam à la suite d’une prophétie visant initialement Pâris. D’où une rancune tenace qui l’aurait poussé à encourager l’entrée du cheval.

Sinon : Espion grec s’étant fait passer pour un déserteur abandonné afin de convaincre les Troyens de la valeur sacrée du cheval.

Laocoon : Prêtre de Poséidon (ou d’Apollon). Auteur de la célèbre maxime « Timeo Danaos et dona ferentes » (Je crains les Grecs, même lorsqu’ils apportent des cadeaux ). Il fut étouffé par deux serpents marins avec ses fils après avoir jeté son javelot contre le cheval.

Ulysse : Roi d’Ithaque et concepteur de la ruse du cheval.

Pâris : Prince troyen, fils de Priam, dont l’enlèvement d’Hélène déclencha la guerre de Troie.

Hélène : Épouse de Ménélas, roi de Sparte, réputée pour être la plus belle femme du monde antique.


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