ça dépend, ça déblogue

« Je ne suis ni pour ni contre, bien au contraire » (Coluche)

Un fragment de jeunesse, un murmure dans le fil du temps

Le temps qui passe

Décor planté

Il est tard, probablement 1h du matin, je ne me rappelle plus exactement. Nous sommes deux silhouettes insolites, plantées là, au milieu du pont de l’écluse qui sépare la rivière du canal. La nuit est douce, nous sommes le 13 juillet. La lune, complice, nous dispense sa luminosité discrète. Nous sommes seuls au monde, observés sûrement par les oiseaux nocturnes et les criquets qui mettent en musique notre chorégraphie mal assurée. La rivière, large et majestueuse, en a vu d’autres. Elle se contente de compléter le tableau de son immuable sérénité. 🌙

L’instant est important, c’est l’apothéose des préliminaires entamés les jours précédents. Ce ballet maladroitement exécuté qui dépeint le cheminement tellement banal d’une idylle naissante, la première. Ça commence par les regards furtifs, asynchrones sauf hasard, dans un désintérêt mutuel faussement simulé. Enfin vient l’étape cruciale, celle dont on sait que, si on ne la franchit pas, l’affaire est mort – née. L’étape que l’on a si souvent anticipée et tout aussi souvent remise à plus tard…

Reculer c’est rester dans l’absolue insouciance que les émotions amoureuses ne viennent pas perturber, quitte à se traiter de lâche. Le cocon est sécurisant, mais arrive un moment où la vague conjuguée des hormones et du désir de savoir font céder la membrane.

Un petit pas pour moi, un grand pas pour… ma fierté 🎏

Alors je vais la voir, feignant l’assurance mais le trouillomètre à zéro.  je me présente, lui demande son prénom et, miracle absolu, elle répond ! Un pan de mur entier s’effondre dans mon subconscient… Quoi ? C’était si facile ? Si j’avais su… Et pas un instant je ne me suis imaginé qu’elle était dans la même incertitude mêlée de curiosité.

La conversation s’établit, je prends de l’assurance, je la fais même rire. Une pluie d’étoiles scintillantes illumine mon cerveau d’ado. Je l’invite au bal du 13 juillet, c’est la fête annuelle du village, j’y passe mes étés depuis toujours chez mes grands-parents. Si ses parents sont d’accord elle viendra avec ses copines, bon sang pourvu qu’elle vienne.

Le bal est anecdotique, je n’ai d’yeux que pour elle. On danse un peu, on flirte beaucoup. Vient le moment de la raccompagner. Nous quittons les festivités sous les regards envieux des potes qui ont fait chou blanc, eux. C’est donc avec une sorte d’euphorie mêlée de fierté que j’entame à ses côtés le kilomètre et demi qui nous ramène au début du narratif, le pont de l’écluse.

Le moment de vérité 🛤️

Les expériences sentimentales que je n’ai pas encore eues à ce moment-là m’auraient indiqué clairement que tous les feux sont au vert. Mais mon moi du moment n’en est pas aussi sûr, ce n’est pas comme dribbler un adversaire au foot quand même… là il va falloir franchir le col. C’est mon Tourmalet personnel, soit les jambes flanchent, soit on puise dans ses réserves de courage pour atteindre le sommet.

La façon qu’elle a de me regarder ne laisse pourtant guère de doute. Il  y a ce micro instant où toutes les lumières s’éteignent dans le cerveau et que votre corps agit sans qu’il vous semble en avoir conscience, c’est terrifiant et excitant tout à la fois. Je lui prends doucement la main et je l’attire contre moi, je pose mes lèvres sur les siennes, elle répond favorablement, sensuellement. Toutes les lumières se rallument d’un coup, je dois irradier à des kilomètres à la ronde, je ne sais plus comment je m’appelle comme on dit trivialement.

Nous restons tendrement enlacés de longues minutes, dans une sorte d’extase béate. Puis il faut bien se séparer, elle regagne son bungalow de vacances. Le nuage sur lequel je suis perché me dépose au village, où la fête n’est pas terminée.

Rideau

l’idylle ne survivra pas à l’été, elle repart vers l’ouest, moi vers l’est. Elle à 40 km de là, moi à 300. Nous reprenons nos vies citadines mais nous avons changé. Cet emballement des sens est addictif,  l’envie de revivre des moments comme celui – là ne s’éteint plus jamais. Nous avons achevé une sorte de rite initiatique, celui qui nous conduit inexorablement vers nos vies d’adultes.

Bien du temps a passé, Bon Scott est mort en février de cette année-là. Cette soirée reste gravée dans ma mémoire. J’y repense de temps à autre avec nostalgie et toujours avec un sourire. Un été de vacances, une jeune fille aux longs cheveux bruns, l’insouciance… 🎐


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